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Un mois et quelque après les élections municipales : la gouvernance politique change d’échelle

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Un mois et quelque après les élections municipales : la gouvernance politique change d’échelle

À quelle échelle se construit aujourd’hui la légitimité politique à l’ère de l’IA et des données ?

La crise démocratique est largement documentée et ne constitue pas une réalité nouvelle. Les travaux de Pierre Rosanvallon, Colin Crouch ou Peter Mair décrivent, depuis plus de vingt ans, une transformation profonde du rapport entre citoyens et institutions, notamment en matière de légitimité. Depuis plusieurs années, une crise de confiance s’installe et s’inscrit dans la durée.

Les réseaux sociaux et les algorithmes ont accentué ce mouvement. Les publics évoluent désormais dans des environnements informationnels différenciés, filtrés et personnalisés. Ils sont pris dans une scène médiatique et algorithmique qui les transforme en spectateurs d’un espace public qu’ils ne maîtrisent plus totalement. Dès 1967, Guy Debord, dans La Société du spectacle, décrivait déjà une société où les relations sociales sont médiatisées par des images. Bien avant les réseaux sociaux, il anticipait une forme de distanciation entre les individus et le réel.

Mais les données empiriques invitent à nuancer ce diagnostic. La crise de la légitimité ne se manifeste pas de la même manière selon les échelles. Les enquêtes du CEVIPOF (Centre de Recherche Politiques de Sciences Po) montrent une défiance persistante envers les institutions nationales, tandis que les élus locaux continuent de bénéficier d’un niveau de confiance plus élevé. Ce décalage est central : il indique que la légitimité ne disparaît pas, mais qu’elle se transforme.

Le déplacement de la légitimité : du spectacle à l’expérience territoriale

C’est ici que se situe le point central. La légitimité politique ne disparaît pas : elle se déplace. On assiste à un passage progressif d’une politique du spectacle, à l’échelle nationale, à une politique de l’expérience, ancrée dans les territoires. À l’échelle nationale, elle se fragilise dans des logiques médiatiques, algorithmiques et souvent clivantes. À l’échelle locale, elle continue de se construire dans l’expérience quotidienne des habitants.

Ce déplacement met en évidence un paradoxe. Les outils de communication et les technologies numériques, voir IA, souvent associés à une fragmentation du débat public à grande échelle, peuvent, à l’échelle locale, renforcer la capacité d’action publique. Utilisés au plus près des situations, ils permettent de mieux comprendre les besoins, de rendre visibles les interventions et d’organiser une relation plus directe entre institutions et habitants.

Une école rénovée, un parc aménagé, un éclairage public amélioré, une politique de mobilité ou de sécurité : ces interventions sont désormais visibles, situées et/ou discutées. Elles ont des répercussions concrètes sur la vie quotidienne et contribuent à maintenir un lien entre décision publique et expérience vécue.

Deux formes du politique se dessinent alors. D’un côté, une politique du spectacle, médiatisée et fragmentée. De l’autre, une politique de l’expérience, ancrée dans les territoires.

C’est dans ce contexte que les collectivités territoriales, communes, intercommunalités, départements, prennent une importance décisive. Elles constituent aujourd’hui les espaces où la légitimité politique se maintient le plus fortement, car elle s’ancre dans le réel et dans les usages.

Données et IA : vers une gouvernance territoriale renouvelée

À cette échelle, le développement des systèmes d’IA et l’exploitation des données territoriales ouvrent de nouvelles capacités de gouvernance. Ces outils permettent de mieux comprendre les situations, d’anticiper les besoins et d’ajuster l’action publique, notamment dans la gestion des mobilités, des flux urbains, de la sécurité ou des déchets. Ces transformations ne relèvent plus de l’expérimentation marginale : elles s’inscrivent désormais dans les pratiques des collectivités.

Mais la transformation ne concerne pas seulement les résultats : elle touche aussi les méthodes. La légitimité politique se construit désormais dans la manière de décider. L’intégration des données et de l’IA permet de produire des décisions plus informées, plus situées et plus compréhensibles, tout en renforçant la transparence de l’action publique.

Ces outils transforment également le fonctionnement de l’administration. En automatisant certaines tâches, ils libèrent du temps pour les agents, afin d’effectuer des tâches à plus forte valeur ajoutée ; facilitent la coordination entre services et permettent une action publique plus réactive, mieux alignée avec les réalités du terrain.

Surtout, ils s’inscrivent dans une transformation plus large : une gouvernance fondée sur la donnée et le dialogue.

Concrètement, cela se traduit par des capteurs de circulation, des plateformes de signalement citoyen, des outils de gestion des déchets optimisés, mais aussi par des chatbots dans les services publics, des systèmes d’analyse des données pour éclairer la décision, ou encore des outils d’observation des dynamiques locales.

Ensemble, ces dispositifs permettent de mieux comprendre les usages, d’anticiper les besoins et de maintenir un lien plus continu entre institutions et habitants.

Le territoire comme nouvelle scène de la légitimité politique

Au-delà de la dimension technique, c’est une transformation du rôle-même du territoire qui se dessine. Le Département des Alpes-Maritimes en constitue aujourd’hui un exemple concret, à travers un véritable triptyque d’action.

D’un côté, des initiatives comme le Smart Deal structurent une vision stratégique en fédérant les acteurs publics, privés et académiques autour de la donnée, de l’innovation et des services.

Au cœur de cette dynamique, des institutions comme le SICTIAM jouent un rôle clé dans la mise en œuvre, en mutualisant les ressources numériques et en accompagnant les collectivités dans l’exploitation des données et la modernisation des services publics. Elles permettent de rendre opérationnelles ces transformations et d’ancrer concrètement l’usage de la donnée dans l’action publique locale.

Enfin, La Maison de l’IA, première institution en France dans ce domaine, occupe une place déterminante dans cet écosystème. Elle assure un rôle majeur de sensibilisation et de formation auprès du grand public, des professionnels et des établissements scolaires, tout en portant un projet structurant : un observatoire départemental de l’IA (OTESIA). L’objectif est de mieux comprendre les usages, de suivre les transformations et d’analyser les effets sociétaux de ces technologies à l’échelle du territoire.

Autrement dit, le territoire ne se contente plus d’appliquer des politiques publiques : il devient un lieu où elles se fabriquent, à partir des données, des usages et des interactions. C’est dans cette articulation entre stratégie, mise en œuvre et observation que se redéfinit aujourd’hui une forme de légitimité politique.

Nicolas CAMERATI – Chargé de médiation et de projets IA à La Maison de l’IA