La machine n’a jamais quitté la scène. World AI Film Festival – Cannes
À ses débuts, le cinéma fut considéré comme une curiosité, un art sans âme, une distraction de foire. Les acteurs de théâtre le méprisaient, les écrivains le jugeaient vulgaire et les peintres craignaient qu’il ne vole à la peinture son pouvoir d’illusion.
Walter Benjamin, dans son essai « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (1935), expliquait comment chaque nouvelle technologie de reproduction bouleverse non seulement les modes de production artistique, mais aussi notre perception même de l’art. Le cinéma, en son temps, nous a confrontés à cette question : qu’advient-il de la création lorsque la machine devient co-créatrice ?
Un siècle plus tard, l’histoire semble recommencer : l’intelligence artificielle occupe aujourd’hui une place semblable à celle du cinématographe en 1895, celle d’un outil fascinant et suspect à la fois. Les scénaristes redoutent qu’elle remplace l’imagination, les réalisateurs craignent qu’elle ne défigure la mise en scène et les techniciens s’interrogent sur leur propre avenir.
On pourrait alors se souvenir, avec une certaine lucidité, que l’IA habitait déjà nos écrans depuis longtemps, comme si l’art avait pressenti avant nous ce que la technique allait devenir. Metropolis lui avait offert un premier visage. 2001 lui a donné une voix, HAL, cet œil rouge qui regarde sans jamais se fatiguer. Blade Runner a introduit une tension morale, cette ligne fragile où l’humain vacille, non plus face à son double, mais face à sa propre responsabilité.

Matrix a caché la machine derrière le décor, souveraine des coulisses. Her lui a insufflé une chaleur presque humaine, presque sensuelle, tandis que Ex Machina lui sculptait des gestes d’une précision troublante. Terminator l’a projetée dans nos rues, brute et implacable. Et plus récemment, Dalloway de Yann Gozlan en a fait une présence intime, une assistante virtuelle qui se glisse dans le quotidien de Clarissa jusqu’à brouiller la frontière entre soutien et emprise.

Ce qui frappe, c’est que toutes ces figures, corps électriques, voix sans corps, algorithmes incarnés, consciences supposées, reviennent aujourd’hui dans un étrange renversement. Elles ne sont plus seulement les images d’un futur imaginé : elles deviennent les cadres à travers lesquels nous interprétons le présent technique. À Cannes et à Sophia Antipolis, dans le Département des Alpes-Maritimes, ces fantômes mécaniques circulent dans les débats, presque en silence, comme si le World AI Film Festival reconnaissait que ses propres créatures avaient, depuis longtemps, préparé le terrain.
Au fond, nos peurs ne naissent pas dans les laboratoires ; elles ont été répétées, éprouvées, mises en récit sur les écrans. Alors oui, on peut esquisser un petit sourire hypocrite : l’industrie du cinéma redoute que l’IA transforme le cinéma… Alors que le cinéma a largement contribué à produire les récits à travers lesquels nous pensons aujourd’hui l’IA. Une boucle presque trop parfaite.
Vers une nouvelle configuration des mondes de l’art
Le cinéma autrefois, la télévision ensuite, et désormais l’IA : toujours la même dramaturgie. L’inquiétude ouvre le rideau, puis l’adaptation et l’usage referment la scène… Comme dans le cycle de l’histoire culturelle, ce qui fut un jour perçu comme anomique finit par devenir canonique. Et c’est toujours l’art qui, le premier, rend visible ce qui cherche déjà à émerger dans notre rapport au monde. Il capte les frémissements avant qu’ils ne deviennent institutions.
Aujourd’hui, le World AI Film Festival doit prendre la place qu’il mérite : celle d’une scène où se reconfigurent les « mondes de l’art », où de nouvelles chaînes de coopération émergent et où, comme le dirait Merleau-Ponty, l’art rend visible ce qui cherche déjà à naître dans la technique. Des cinéastes d’Italie, de Chine, de Corée, d’Inde, du Brésil, du Chili ou de la France utilisent désormais des modèles libres pour produire des images ou des sons. Là où le cinéma avait bâti une industrie centralisée, l’IA ouvre un espace de production plus ouvert, plus horizontal. On y voit une forme de démocratie du travail artistique : chacun peut participer, apprendre, contribuer.
En deux ans, le festival a vu croître de manière significative son audience, ses partenariats et le nombre d’œuvres reçues. Le WAiFF s’impose parmi les premiers festivals internationaux consacrés au cinéma et à l’intelligence artificielle. Les volumes de films reçus le placent dans le peloton des festivals IA qui comptent à l’échelle mondiale : 500 films au Brésil, 1 300 en Corée, 2000 en Chine, 800 au Japon et plus de 1 000 pour l’édition cannoise. Pour l’ouverture de la saison 2026, près de 5 000 films ont déjà été soumis, chiffre encore en progression.

Le festival devient également un espace de délibération professionnelle et publique. Tables rondes, keynotes et « Pro Talks » réuniront réalisateurs, producteurs, spécialistes de la post-production, acteurs, régisseurs, ingénieurs et experts des technologies génératives. Les questions juridiques (copyright et IA), les nouveaux modèles économiques, la création hybride, la structuration de studios intégrant l’IA ou encore les enjeux internationaux feront l’objet de panels dédiés. Autrement dit, le WAiFF ne se contente pas d’exposer des œuvres : il met en discussion les conditions-mêmes de leur production.
Ces transformations ne se font pas sans résistance. Dans plusieurs pays, les professionnels du cinéma s’organisent pour redéfinir les règles du jeu. En France, plus de 4 000 comédiens ont récemment alerté sur les dangers d’un usage incontrôlé de l’intelligence artificielle, notamment la reproduction numérique des voix et des visages. Dans une tribune relayée par Le Parisien le 22 février 2026, intitulée « Ce pillage en règle, c’est insupportable », des actrices, acteurs et cinéastes dénoncent le risque de voir leurs images et leurs voix exploitées sans consentement et appellent les pouvoirs publics à mettre en place une régulation ambitieuse. Leur mobilisation rappelle que chaque innovation technique oblige les institutions culturelles, les syndicats et les producteurs à renégocier les cadres juridiques et éthiques de la création.
À Cannes, les 21 et 22 avril 2026, quelque chose se joue qui dépasse le simple effet de mode. Il s’agit d’une reconfiguration des mondes de l’art. Une transformation de nos régimes d’imagination collective. Un espace où s’inventent de nouvelles règles du jeu, où se redéfinissent les responsabilités des créateurs, des ingénieurs, des producteurs et des institutions culturelles. Car la question n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle entre dans le cinéma. Elle y est déjà. Elle écrit, elle monte, elle compose, elle simule, elle génère. La véritable question est collective : comment organisons-nous cette cohabitation ?
L’enjeu n’est pas de protéger le cinéma contre la machine.
L’enjeu est de décider quel type de relation nous voulons construire avec elle. Et cela, pour une fois, ne dépend pas de l’algorithme.
Nicolas CAMERATI, Chargé de médiation et de projets IA à La Maison de l’IA