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L’IA au quotidien : et si la révolution se jouait dans l’infra-ordinaire ?

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L’IA au quotidien : et si la révolution se jouait dans l’infra-ordinaire ?

À l’occasion de la Semaine de l’IA 2026, qui a réuni près de 60 000 participants à travers plus de 1 200 événements partout en France, La Mednum a diffusé un questionnaire auprès de plus de 1 600 personnes afin de mieux comprendre leurs expériences, leurs usages et leur intérêt pour l’intelligence artificielle. Parmi les différentes questions posées, l’une d’elles nous a particulièrement interpellés : « Utilisez-vous l’intelligence artificielle au quotidien ? » Près de 350 participants ont répondu oui.

Une question s’est alors imposée : que signifie, pour ces personnes, utiliser l’IA au quotidien ? Dans l’objectif d’aller toujours plus loin dans nos analyses, La Mednum et La Maison de l’IA ont décidé d’organiser ensemble des focus groups afin de recueillir des données qualitatives sur les usages, les perceptions et les attentes.

Nous avons donc proposé à plusieurs personnes ayant répondu positivement de poursuivre l’enquête dans le cadre d’un focus group. Cette fois, il s’agissait de parler ensemble de ce que l’IA au quotidien évoquait pour elles, de ce qu’elles en faisaient aujourd’hui, mais aussi de la manière dont elles imaginaient son évolution dans cinq ans.

Nous avions beaucoup de questions, quelques hypothèses, mais une conviction : ce sont d’abord les personnes qui l’utilisent qui peuvent nous dire ce que signifie réellement un usage de l’IA au quotidien.

C’est en écoutant ces récits qu’une première surprise est apparue. Nous pensions retrouver principalement les usages auxquels l’IA est aujourd’hui le plus souvent associée : le travail, la rédaction, la recherche d’informations, l’apprentissage ou le gain de temps.

Ces usages étaient bien présents. Mais ils ne racontaient qu’une partie de l’histoire.

À côté des usages professionnels, les participants ont raconté ce qu’ils avaient concrètement fait avec l’IA au cours des derniers jours. C’est alors qu’est apparu tout un ensemble de situations relevant de ce que Georges Perec appelait l’infra-ordinaire : ces petites choses banales, répétitives, presque insignifiantes, qui composent pourtant notre quotidien.

Une personne raconte avoir photographié une plante qui dépérissait dans son jardin avant de demander à l’IA : « Qu’est-ce que je peux faire ? » Une autre lui a montré sa cuisine pour réfléchir à ce qu’elle pourrait changer avec un budget de 700 euros. Quelqu’un évoque ensuite des vacances en préparation : « Comment organiser un voyage en Roumanie avec des randonnées courtes et familiales ? » D’autres récits apparaissent encore : une recette improvisée, une photographie à modifier ou un problème domestique à résoudre. Au fil de la discussion, ces expériences se répondent et font émerger une autre image de l’IA : non plus seulement un outil de travail ou de performance, mais une ressource mobilisée face aux petites questions de la vie ordinaire.

Mais un autre élément nous a également interpellés. L’IA n’était plus seulement présente dans ce que les personnes faisaient ; elle apparaissait aussi dans leurs discussions.

Dans les repas de famille, les fêtes de fin d’année, les discussions entre amis ou les conversations de comptoir, on raconte ce qu’on lui a demandé, on partage une réponse, on compare les expériences, on plaisante sur ses erreurs, on débat de ce qu’elle pourra ou ne pourra jamais faire. On se montre aussi les photos que l’on a modifiées grâce à elle. Bref, on raconte ce que l’on a fait avec l’IA, on en rit, on s’étonne des résultats et, parfois, on s’en amuse ensemble.

L’IA n’est plus seulement utilisée : elle commence à circuler dans les conversations

Ce déplacement mérite peut-être autant d’attention que les usages eux-mêmes. Il y a plus d’un siècle, Gabriel Tarde faisait déjà de la conversation l’un des mécanismes essentiels de formation et de circulation de l’opinion. Les cafés, les boutiques et tous ces lieux ordinaires « où l’on cause » sont aussi des espaces où une société fabrique, échange et transforme ses représentations. Que l’IA arrive aujourd’hui dans ces conversations n’est donc peut-être pas anodin. Elle pourrait être en train de franchir une frontière : celle qui sépare une technologie que certains utilisent et dont on annonce qu’elle révolutionnera la performance, d’un objet auquel la société commence collectivement à donner un sens.

Et c’est précisément dans ces conversations de comptoir et ces usages infra-ordinaires qu’un paradoxe apparaît. Plus les discours sur l’IA nous parlent de révolution, de performance et de transformation, plus les récits du quotidien nous ramènent à quelque chose de profondément banal.

Une plante à sauver, un meuble à changer, des vacances à préparer, une photo à modifier, une discussion familiale à trancher : nous sommes loin des promesses de bouleversement économique et organisationnel qui structurent aujourd’hui le débat sur l’IA. À écouter ces récits, on pourrait presque avoir l’impression que l’IA devient un nouvel outil au service de « l’inutile » : de ces choses qui ne produisent ni gains massifs de productivité, ni transformation organisationnelle, ni révolution d’un secteur économique.

Mais c’est précisément là que le paradoxe devient intéressant : et si ces usages, inutiles du point de vue de la performance, étaient parmi les plus importants du point de vue social ?

Depuis quand ce qui est inutile économiquement est-il insignifiant socialement ?

Car ces petits usages touchent à autre chose : à la manière dont nous cherchons une réponse, affrontons une incertitude, apprenons, bricolons, choisissons, racontons et partageons ce que nous avons découvert. Ils touchent moins à la performance qu’à notre manière d’organiser, très concrètement, notre rapport au monde et aux autres.

Notre étonnement s’est alors transformé en hypothèse : et si une partie de la transformation sociale liée à l’IA était précisément en train de se construire dans ces usages que nous considérons encore comme trop ordinaires pour mériter notre attention ?

Peut-être faut-il alors renverser le regard. Ne plus seulement chercher la révolution de l’IA là où elle est annoncée, dans les grandes transformations économiques et organisationnelles, mais observer les endroits où elle est déjà en train de prendre place : dans nos gestes, nos habitudes, nos petits problèmes et, surtout, dans nos interactions. Pris isolément, ces déplacements semblent presque insignifiants. Mais lorsqu’ils se répètent dans les familles, entre amis, à l’école, au travail ou dans les conversations de comptoir, la question change d’échelle.

Les transformations sociales ne naissent pas nécessairement de changements prévus, linéaires ou brutaux. Elles se dessinent souvent lorsque des milliers de petites pratiques ne fonctionnent déjà plus tout à fait comme avant. C’est un constat que partagent de nombreuses disciplines : les changements sont rarement linéaires. Ils s’annoncent souvent par des pratiques inhabituelles, des bifurcations et de petits déplacements qui apparaissent ici et là. Observer ces mouvements, c’est commencer à voir ce qui est en train de changer.

Les concepteurs proposent des fonctions, les entreprises construisent des marchés, les institutions élaborent des règles. Les usages, eux, empruntent leurs propres chemins. Ils apparaissent ici et là, se transmettent, se détournent, disparaissent parfois et, pour certains, finissent par s’installer dans nos habitudes. Écouter les citoyennes n’est donc pas seulement une manière de savoir ce qu’ils font aujourd’hui. C’est aussi une manière de repérer les signaux faibles de ce qui pourrait devenir ordinaire demain : ce qu’ils essayent, ce qu’ils abandonnent, ce qu’ils racontent, ce qu’ils refusent de déléguer et ce qu’ils aimeraient pouvoir faire.

Pour 2027, peut-être faudrait-il alors prolonger notre question et aller plus loin : créer de véritables espaces de discussion dans différentes régions, réunir des personnes aux expériences diverses, multiplier les focus groups pour écouter les usages, les attentes, mais aussi les doutes et les résistances. Non pas seulement pour observer ce que les personnes font de l’IA, mais pour faire émerger, à partir de leurs expériences, de nouvelles questions et peut-être de nouvelles recommandations.

Non parce que les utilisateurs sauraient mieux prédire l’avenir que les experts, mais parce qu’ils vivent déjà les situations dans lesquelles cet avenir prend progressivement forme.

Regarder ce qui pousse plutôt que seulement ce que l’on prévoit de planter

La métaphore n’est finalement pas si éloignée de cette plante qui dépérissait au début de notre enquête. Pour comprendre ce que devient une technologie, il faut peut-être regarder un peu moins les grands arbres que l’on nous promet pour demain et prêter davantage attention aux petites pousses qui apparaissent aujourd’hui, ici et là, dans des terrains que personne n’avait nécessairement préparés pour elles.

Certaines disparaîtront. D’autres resteront anecdotiques. Quelques-unes prendront racine.

Et ce sont peut-être elles qui, demain, dessineront le paysage.

Nicolas CAMERATI – Chargé de médiation scientifique à La Maison de l’IA