L’IA progresse dans les territoires : qui l’observe vraiment ?
Avant de prescrire, il faut décrire. Avant de généraliser, il faut comprendre. Et avant d’innover, il faut savoir pour qui, pourquoi et à quelles conditions.
Depuis deux ans, l’intelligence artificielle s’impose progressivement dans les discours et les pratiques des acteurs publics locaux. Les collectivités expérimentent, les agents testent, les élus s’interrogent. L’IA entre dans les services, parfois discrètement, parfois de manière plus visible : aide à la rédaction administrative, automatisation de tâches répétitives, outils d’accueil du public, dispositifs d’aide à la décision… Les usages progressent, souvent plus vite que les cadres institutionnels, juridiques et organisationnels censés les accompagner.
Le baromètre de l’Observatoire Data Publica, comme les analyses du Syndicat National des Directeurs Généraux des Collectivités Territoriales et de leurs établissements publics, le confirment : l’IA n’est plus une promesse abstraite, elle est devenue une réalité de travail dans de nombreux territoires. Ces travaux montrent un intérêt marqué des directions générales, confrontées à une accélération technologique rarement observée dans l’action publique locale.
Concrètement, cette diffusion se traduit par des usages désormais bien identifiés dans des collectivités de tailles et de profils variés. Dans plusieurs communes de taille moyenne, l’IA est mobilisée pour la rédaction de courriers types, de notes internes ou de délibérations, afin de soulager des services supports sous tension.
Au niveau des intercommunalités et des départements, des agents conversationnels sont expérimentés pour répondre aux questions fréquentes des usagers, en complément de l’accueil physique.
Dans certaines métropoles, départements et régions, des projets plus structurés émergent autour de l’automatisation de chaînes de traitement simples ou d’outils d’aide à la décision reposant sur des données territoriales existantes.
Ces usages progressent à tous les niveaux de collectivités, y compris dans les communes de moins de 3 500 habitants, souvent par expérimentations ponctuelles ou initiatives individuelles.
Mais un angle mort demeure : peu de travaux se sont réellement saisis de la manière dont l’IA s’insère concrètement dans les collectivités ; les ajustements organisationnels, les résistances, les bricolages, le « shadow IT », les usages partiels ou détournés.
Autrement dit, nous savons que l’IA progresse, mais nous savons encore mal comment elle transforme réellement le travail public, au ras des pratiques professionnelles.
Le cœur du problème est là
Ces transformations sont rarement décrites avec précision. Les usages restent dispersés, les niveaux de maturité très variables d’une commune à l’autre, et les cadres d’analyse font souvent défaut. On parle beaucoup de performance et de modernisation, mais peu des conditions concrètes d’appropriation, des hésitations et des ajustements quotidiens. Or, dans les territoires, l’intégration des nouvelles technologies est d’abord une production sociale et politique, bien avant d’être une question technique.
L’arrêt récent du projet Albert, outil d’IA générative expérimenté au sein de France Services, porté par la Direction interministérielle du numérique (DINUM) et Etalab – Direction interministérielle du numérique (DINUM) et finalement non généralisé, illustre bien cette réalité. Cette décision ne constitue pas un échec technologique, mais révèle un décalage entre l’outil proposé, les usages réels des agents, les attentes institutionnelles et les conditions concrètes de travail.
Ce type d’expérience invite non pas à freiner l’innovation, mais à changer de méthode. Avant de déployer des solutions à grande échelle, il est nécessaire de comprendre ce qui fonctionne, ce qui résiste et ce qui est réapproprié localement. Avant d’imposer des solutions, il faut documenter les pratiques existantes.
Qui doit observer et qui dispose réellement de la capacité sociale et politique pour le faire ?
Le monde académique produit des analyses précieuses, mais reste souvent éloigné des temporalités de l’action publique. Les acteurs privés ont développé des cartographies et des dispositifs utiles, portés notamment par La French Tech ou le Hub FranceIA, mais leurs approches sont nécessairement orientées par des logiques économiques ou sectorielles. Aucun de ces mondes ne peut, à lui seul, porter une observation durable, située et politiquement responsable de l’IA territoriale.
Les collectivités disposent en revanche d’un avantage décisif. Elles sont en contact direct avec les usages, les agents, les élus et les habitants et produisent déjà une masse importante de retours d’expérience. Ce qui manque n’est pas la matière, mais un cadre commun pour la décrire, la comparer et l’interpréter collectivement.
C’est précisément là que La Maison de l’IA trouve sa légitimité. Ancrée dans le territoire et connectée aux collectivités, aux institutions, aux chercheurs et aux acteurs économiques, elle peut jouer un rôle central de médiation : non comme vitrine technologique, mais comme lieu de production de connaissance territoriale.
À l’échelle départementale, notamment dans le Département des Alpes Maritimes, cette fonction est stratégique. Elle permet de dépasser l’opposition simpliste entre territoires supposés « en avance » ou « en retard », pour construire une lecture fine des trajectoires locales. Reprendre la main sur l’IA, c’est d’abord reprendre la main sur sa compréhension.
C’est dans cette perspective qu’il existe aujourd’hui OTESIA (l’Observatoire des Impacts Technologiques, Economiques, Sociétaux de l’IA), porté par le Conseil Départemental des Alpes-Maritimes, et La Maison de l’IA. Cet observatoire, initié il y a quelques années par l’Université Côte d’Azur, doit aujourd’hui être conçu comme un dispositif d’observation collective. Il doit permettre de décrire les usages existants, les projets en cours, les niveaux de maturité, mais aussi les résistances et les zones d’incertitude.
À côté de l’action menée auprès des collectivités, il existe également une responsabilité publique majeure : comprendre et accompagner les nouvelles réalités de l’intelligence artificielle dans le champ de l’éducation. L’éducation constitue un levier central pour appréhender les transformations en cours. Aujourd’hui, les jeunes sont confrontés à un monde nouveau et à de nouvelles façons d’apprendre et de comprendre leur environnement. L’enjeu n’est donc plus d’ignorer ces usages, mais de les observer, de les comprendre et de leur donner un cadre lisible et partagé.
Suivre ces pratiques constitue une priorité pour notre Département. Cette démarche repose sur une conviction forte : accompagner ces évolutions est une condition essentielle pour former des citoyens capables de comprendre, de questionner et d’habiter de manière éclairée les transformations technologiques contemporaines. L’éducation est, à ce titre, un pilier fondamental de la socialisation des jeunes à la vie adulte.
La Maison de l’IA mène déjà un travail important de sensibilisation et d’acculturation auprès des collégiens, ainsi qu’auprès des enseignants et des équipes éducatives. Il s’agit désormais d’aller plus loin : comprendre ces transformations dans la durée, suivre l’évolution des usages et rester à l’écoute de l’émergence de nouveaux cadres éducatifs en construction.
Enfin, la démarche doit pouvoir s’accompagner de la création d’une bibliothèque publique virtuelle de l’IA. Dans un contexte de sur-exposition de l’information, où se mêlent fantasmes, discours anxiogènes et promesses excessives, il devient indispensable de proposer un espace public de référence. Un lieu de lecture, de sélection et de mise à distance critique, permettant aux agents, aux enseignants, aux élèves, aux élus et aux citoyens de s’informer en confiance, à partir de contenus fiables, suivis et contextualisés. Créer cet espace, c’est assumer une responsabilité publique face à la circulation incontrôlée des discours sur l’IA.
Cette démarche se veut ouverte et évolutive. Elle a vocation à être construite collectivement, en lien étroit avec l’ensemble des acteurs intéressés : collectivités, institutions, monde éducatif, chercheurs, réseaux professionnels et partenaires économiques. L’observatoire de l’IA n’a de sens que s’il devient un espace de dialogue, d’expérimentation et de coopération, permettant de faire émerger, ensemble, des actions concrètes au service des territoires.
Reprendre la main sur l’intelligence artificielle commence par une exigence simple, mais profondément politique : observer la réalité avant de chercher à la transformer.
Le Département des Alpes-Maritimes a ici l’opportunité de porter une ambition claire : non pas seulement être « en avance », mais assumer une responsabilité collective, lucide et durable, face à un changement qui engage profondément la société.
Nicolas CAMERATI, Chargé de médiation et de projets IA à La Maison de l’IA