Vibe coding : le dropshipping du logiciel ?
Mais au fait… qui a fabriqué l’application que vous payez 9,99 € par mois ?
Vous avez peut-être déjà eu besoin, un soir, de détourer une photo, de résumer un long fichier PDF ou de rédiger un mail délicat.
Vous cherchez, vous tombez sur un petit site propre et rapide qui fait exactement ça. Cinq essais gratuits, puis 9,99 € par mois. Ça marche très bien. Vous vous abonnez.
Et pourtant, une question mérite d’être posée : qu’est-ce que vous venez d’acheter, exactement ?
Rassurez-vous, cette question n’a rien de naïf. À La Maison de l’IA, nous l’entendons de plus en plus souvent, et elle est devenue, en quelques mois, l’une des plus utiles à se poser.
Un mécanisme que vous connaissez déjà
Vous vous souvenez du dropshipping ? Un vendeur ouvre une boutique en ligne, ne fabrique rien, ne stocke rien : quand vous commandez, un fournisseur à l’autre bout du monde expédie à sa place. Sa marge, c’est l’écart entre ce qu’il paie et ce que vous payez.
Jusque-là, rien de choquant : un commerçant a toujours acheté moins cher qu’il ne revend.
Le problème est ailleurs. En 2022, la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes contrôlait 215 sites de dropshipping : plus de la moitié d’entre eux étaient en anomalie. Informations trompeuses sur les produits, fausses identités de vendeurs… Une boutique a même été sanctionnée pour de faux avis « certifiés », un prix barré jamais pratiqué et un compte à rebours promotionnel qui ne se terminait jamais.
Vous avez remarqué ? On ne reproche jamais au vendeur de ne pas avoir fabriqué le produit. On lui reproche d’avoir laissé croire au client autre chose que ce qu’il achetait.
Retenez cette phrase. Ce mécanisme, on le croyait réservé aux montres connectées et aux gadgets de cuisine. Il vient d’arriver dans le logiciel.
Aujourd’hui, il suffit de demander
Imaginez : vous avez une idée d’application, un outil de réservation pour votre restaurant. Hier encore, il fallait apprendre à programmer, trouver un développeur ou payer une agence. Les outils « no-code », qui permettaient d’assembler des blocs sans coder, ont été une étape entre les deux, mais il fallait encore apprendre l’outil.
Aujourd’hui, vous écrivez, en français : « Crée-moi une application de réservation. » Le logiciel la fabrique. « Ajoute une connexion Google. » Il l’ajoute. « Change les couleurs. » Il les change.

Cette pratique a un nom : le « vibe coding », programmer à l’instinct, en acceptant parfois ce que l’IA propose sans le relire. Le terme, lancé début 2025 par le chercheur Andrej Karpathy, a été désigné mot de l’année du dictionnaire Collins neuf mois plus tard.
Un détail s’est pourtant perdu en route : Karpathy réservait cette méthode aux projets du week-end, ceux qu’on jette après.
Car ce qui se passe ressemble à ce qui est arrivé à la cuisine : un plat surgelé, réchauffé, dressé dans une belle assiette et servi 38 € en terrasse. Rien d’illégal, pas forcément mauvais. Mais vous n’avez pas la même conversation avec le patron selon le fait que vous le savez ou non.
Le vrai basculement : pouvoir encaisser
Fabriquer une application ne suffit pas à la vendre. Il faut l’héberger, gérer les comptes des utilisateurs, protéger leurs données, acheter un nom de domaine, respecter des obligations légales… et surtout encaisser de l’argent. Autrefois : des semaines de travail, et de vraies compétences.
Aujourd’hui, tout arrive d’un seul bloc. En Septembre 2025, Replit, l’un des grands acteurs du secteur, annonçait un assistant capable de travailler seul jusqu’à 200 minutes d’affilée, sur une plateforme qui fournit dans le même forfait le code, la mise en ligne, les comptes, la base de données… et le paiement.
Entre l’idée du dimanche soir et le premier prélèvement sur la carte d’un inconnu, il n’y a jamais eu aussi peu d’obstacles techniques.
La barrière qui vient de tomber n’est pas celle de la programmation. C’est celle de la facturation.
100 000 nouveaux projets par jour
L’ampleur du phénomène ? Lovable, l’une des plateformes les plus populaires, publiait ses chiffres à l’été 2025 : l’équivalent de 100 millions de dollars de revenus par an, plus de 10 millions de projets créés, et 100 000 nouveaux chaque jour.
Soyons précis : ce sont des projets créés. Pas des applications utiles, maintenues, encore en vie. Personne, pas même Lovable, ne sait combien de ces projets existeront encore dans six mois.
Mais certains ont déjà un bouton « S’abonner ».
D’un côté, le dropshipping : un produit fabriqué par d’autres, une boutique montée en quelques jours, un client qui ne le sait pas. De l’autre : une technologie fabriquée par d’autres, une application montée en une journée, un abonné qui ne le sait pas davantage.
C’est ce qu’on pourrait appeler le dropshipping 2.0.

Alors, où est le problème ?
Soyons honnêtes une minute : réutiliser le travail des autres n’est pas le problème.
Aucun développeur ne réécrit les fondations sur lesquelles il construit. Un logiciel, depuis toujours, c’est de l’assemblage, comme aucun restaurant n’élève ses poulets ni ne cultive son blé. Ce qui fait le restaurant, c’est le choix des produits, la cuisson, la créativité, le service. Pas la basse-cour.
Le plat surgelé à 38 € ne pose pas problème parce qu’il vient d’ailleurs. Il pose problème parce qu’on vous laisse croire qu’il sort de la cuisine.
Alors, comment faire la différence ? Trois questions suffisent.
1. Savez-vous ce que vous payez ?
Payer 9,99 € par mois pour une fonction disponible gratuitement à trois clics, ce n’est pas un problème de prix. C’est un problème d’information, exactement ce que la répression des fraudes reprochait aux dropshippers.
2. Quelqu’un s’engage-t-il à l’entretenir ?
Un abonnement vous prélève tous les mois. Mais une application fabriquée en une journée, par quelqu’un qui ne sait pas comment elle fonctionne, ne s’entretient pas toute seule. Les briques d’IA sur lesquelles elle repose changent de prixou de version, parfois disparaissent.
3. Qu’a-t-on ajouté pour vous ?
Une vraie simplicité d’usage ? La connaissance de votre métier ? Un accompagnement ? C’est là que se joue la valeur. CRV, un fonds d’investissement américain qui étudie ces produits, le dit sans détour : savoir qu’une application est « construite au-dessus » d’une IA existante ne dit presque rien, à lui seul, de sa solidité.

Au fond, la bonne question n’est jamais : « L’a-t-il fabriqué lui-même ? »
C’est : « M’a-t-on laissé croire autre chose ? »
Et les développeurs, dans tout ça ?
On pourrait croire que cette histoire signe la fin d’un métier. Les chiffres racontent autre chose.
En 2025, Stack Overflow, la plus grande communauté de développeurs au monde, interrogeait 49 000 d’entre eux. Résultat : 84 % utilisent ou prévoient d’utiliser l’IA. Mais 46 % se méfient de ce qu’elle produit, et 3 % seulement lui font fortement confiance. Surtout : 72 % déclarent que le vibe coding ne fait pas partie de leur travail.
Autrement dit, les professionnels ont massivement adopté l’outil, sans adopter la posture. Ils relisent, vérifient, corrigent. Des chercheurs qui ont observé ces pratiques le résument bien : l’expertise ne disparaît pas, elle se déplace.
Et le clin d’œil final revient à Karpathy lui-même. Un an après avoir inventé « vibe coding », il a abandonné son propre terme pour un autre qui remet au centre la supervision et la vérification.
L’inventeur du mot, lui, était déjà passé à autre chose, ce qu’il appelle désormais l’Agentic Engineering ou Ingénierie Agentique.
Au fond…
Le vibe coding ne signe pas la fin des développeurs. Il signe la fin d’une époque où il fallait savoir coder pour commencer.
Créer n’est plus ce qui est difficile. Ce qui reste rare, c’est de tenir : entretenir, corriger, répondre, durer. Et être honnête sur ce qu’on vend.
À La Maison de l’IA, notre rôle n’est pas de vous dire quoi acheter. Il est de vous donner les moyens de poser les bonnes questions, et celles-ci, nous continuerons de les explorer avec vous, dans nos ateliers comme dans ces articles.
Alors la prochaine fois qu’un abonnement à 9,99 € vous tend les bras, prenez trois secondes.
Et demandez-vous ce qu’il y a dans l’assiette…
Walid NAIJI – Chargé de médiation scientifique à La Maison de l’IA